Parmi les grandes thématiques migratoires qui traversent l’histoire de la généalogie française, celle des Français partis au Québec occupe une place à part. À la différence des migrations économiques massives des XIXᵉ et XXᵉ siècles, les départs vers la Nouvelle‑France relèvent d’un projet politique, démographique et colonial strictement encadré par l’État royal.
Pour le généalogiste, ce contexte particulier explique à la fois la richesse exceptionnelle des sources canadiennes et la complexité des liens à établir avec les archives françaises.
Cet article propose un cadre historique fiable, une typologie des migrants et une méthode rigoureuse pour identifier ces ancêtres outre‑Atlantique, sans céder aux mythes ou aux généalogies approximatives.
1. Un mouvement migratoire limité mais structurant
Avant d’entrer dans le détail des profils individuels, il est essentiel de replacer les départs vers le Québec dans leur cadre historique global. Comprendre la nature, l’ampleur et les objectifs de cette migration permet au généalogiste de mesurer pourquoi elle est à la fois quantitativement réduite et durablement structurante.
Les départs de Français vers le Québec s’inscrivent principalement entre 1608, date de la fondation de Québec par Samuel de Champlain, et 1760, année de la conquête britannique. Contrairement à une idée répandue, il ne s’agit pas d’une émigration libre et massive, mais d’un peuplement dirigé, fondé sur des recrutements ciblés.
La Couronne française organise, finance et contrôle ces flux humains. Les migrants sont sélectionnés pour répondre aux besoins précis de la colonie : défense militaire, mise en valeur agricole, artisanat, administration et, à partir des années 1660, constitution de familles durables.
Les historiens estiment qu’environ 8 500 à 10 000 Français se sont établis de manière permanente au Canada avant 1760. Ce chiffre relativement faible explique un phénomène généalogique majeur : une large part de la population québécoise actuelle descend d’un nombre restreint de familles fondatrices.
2. Qui sont les Français partis au Québec ?
Derrière l’expression générale de « Français partis au Québec » se cachent des profils très différents. Identifier ces catégories de migrants est indispensable pour comprendre leurs parcours et orienter correctement les recherches généalogiques.
2.1 Les engagés : une main d’œuvre sous contrat
Les engagés constituent l’un des principaux contingents de migrants. Recrutés en France, ils signent généralement un contrat de trois ans pour travailler au Canada. Ces contrats, souvent passés devant notaire, précisent l’identité de l’engagé, son lieu d’origine, son métier et les conditions matérielles de son départ.
Une partie de ces hommes retourne en France à l’issue de leur engagement. D’autres choisissent de rester, se marient et s’installent durablement, devenant ainsi des ancêtres directs pour de nombreuses lignées canadiennes.
Pour le généalogiste, ces contrats représentent une source clé, car ils constituent parfois le seul lien explicite entre un individu identifié au Québec et son origine française.
2.2 Les soldats : du service militaire à l’enracinement
La défense de la colonie repose en grande partie sur les troupes envoyées depuis la France, notamment les soldats du régiment de Carignan‑Salières au XVIIᵉ siècle, puis d’autres unités régulières.
À l’issue de leur service, certains soldats obtiennent des concessions de terres et choisissent de rester. Leur intégration passe souvent par le mariage, facilité par la politique de peuplement menée par l’administration royale.
Les archives militaires, croisées avec les registres paroissiaux canadiens, permettent de retracer ces parcours, mais exigent une grande prudence face aux homonymies.
2.3 Les Filles du Roy : un dispositif matrimonial encadré
Entre 1663 et 1673, environ 770 jeunes femmes, connues sous le nom de Filles du Roy, sont envoyées en Nouvelle‑France. Leur objectif est clair : épouser des colons et assurer une croissance démographique rapide.
Contrairement à certaines représentations caricaturales, ces femmes sont majoritairement issues de milieux modestes, parfois orphelines, mais font l’objet d’un encadrement administratif strict. Leur arrivée et leur mariage sont abondamment documentés.
Pour la recherche généalogique, les Filles du Roy constituent un corpus particulièrement bien étudié, mais aussi un terrain propice aux erreurs lorsqu’elles sont intégrées sans vérification aux arbres familiaux.
3. Origines géographiques des migrants en France
La question de l’origine géographique des migrants est centrale en généalogie franco‑québécoise. Elle permet non seulement de comprendre les logiques de recrutement de la Nouvelle‑France, mais surtout d’orienter concrètement les recherches vers les bons territoires et les bons fonds d’archives.
Les travaux historiques et démographiques montrent que les migrants partis vers le Québec ne proviennent pas de l’ensemble du royaume de France de manière homogène. Certains espaces jouent un rôle majeur et récurrent.
3.1 Des bassins de recrutement clairement identifiés
Les régions les plus représentées parmi les Français établis en Nouvelle‑France sont :
- La Normandie, important réservoir de main‑d’œuvre maritime et artisanale ;
- L’Île‑de‑France, en lien direct avec les administrations royales et les réseaux parisiens ;
- L’Aunis et la Saintonge, régions portuaires tournées vers l’Atlantique (La Rochelle jouant un rôle clé) ;
- Le Perche, territoire bien documenté pour ses migrations familiales vers le Canada ;
- Le Poitou, zone de recrutement agricole et artisanal significative.
Ces répartitions sont établies par des travaux universitaires croisant actes paroissiaux, contrats d’engagement et reconstitutions familiales.

Université de Montréal
Département démographie
3.2 Ce que ces origines disent des logiques migratoires
La concentration des départs dans certaines régions françaises ne relève pas du hasard. Elle s’explique par des facteurs combinés : proximité des ports atlantiques, réseaux de recrutement déjà existants, traditions de mobilité professionnelle et politiques ciblées de peuplement mises en place par l’administration royale.
Ces logiques expliquent pourquoi certaines régions apparaissent de manière récurrente dans les généalogies québécoises, tandis que d’autres sont quasi absentes. Pour le chercheur, il s’agit moins d’y voir une règle absolue que de comprendre les dynamiques historiques qui ont favorisé ces départs.
3.3 Apport concret pour la recherche généalogique
Connaître ces bassins de recrutement permet au généalogiste de :
- cibler en priorité certains départements français plutôt que de multiplier les recherches infructueuses ;
- comprendre pourquoi certaines lignées canadiennes se rattachent à des zones françaises très précises ;
- éviter les rattachements artificiels à des régions sans lien historique documenté avec la Nouvelle‑France.
Cette approche territorialisée constitue un levier méthodologique essentiel pour une généalogie franco‑québécoise rigoureuse.
4. Quelles sources pour retracer un ancêtre parti au Québec ?
La recherche d’un ancêtre passé de France au Québec repose sur un corpus documentaire particulièrement riche, mais dispersé entre les deux rives de l’Atlantique. Identifier les sources majeures et comprendre leur complémentarité est indispensable pour bâtir une filiation solide et vérifiable.
4.1 Les acteurs institutionnels de la mémoire franco-québécoise
Fondée en 1984, la Fédération québécoise des sociétés de généalogie (FQSG) rassemble aujourd’hui de nombreuses associations régionales.
Elle joue un rôle central dans la coordination des pratiques, la formation des chercheurs, la diffusion de publications
spécialisées et la valorisation du patrimoine généalogique québécois.
Elle constitue un interlocuteur majeur pour toute recherche structurée menée au Québec.
Dans une logique plus spécifiquement mémorielle et franco-québécoise, la Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs, créée en 1996, s’inscrit dans une démarche bilatérale entre la France et le Québec. Elle a pour mission d’identifier, d’étudier et de mettre en valeur les lieux, figures et événements qui témoignent de l’histoire partagée entre les deux territoires.
Ses travaux contribuent à inscrire la généalogie individuelle dans une mémoire collective plus large.
4.1 Les registres paroissiaux canadiens

BAnQ
Bibliothèques et Archives Nationales du Québec
Le Québec bénéficie d’une conservation exceptionnelle de ses registres paroissiaux dès le XVIIᵉ siècle. Baptêmes, mariages et sépultures y sont généralement complets et continus, ce qui facilite le suivi des lignées sur plusieurs générations.
Ces registres constituent presque toujours le point de départ incontournable de la recherche.
Ils permettent d’ancrer un individu dans un lieu précis, une paroisse, un couple, avant toute tentative de rattachement à la France.
4.2 Le PRDH : une base scientifique de référence
Le Programme de recherche en démographie historique (PRDH) est une base universitaire issue de dépouillements systématiques des actes paroissiaux québécois.
Il permet de reconstituer des familles, de vérifier des filiations et de tester des hypothèses à partir de données contrôlées.
Le PRDH n’est pas une simple base de consultation :

PRDH
Recensement historique du Canada
il constitue un outil de validation scientifique, particulièrement utile pour résoudre les homonymies et confirmer la cohérence chronologique des parcours individuels.
4.3 Le Fichier Origine : relier la France et le Québec

FichiersOrigine
Pionniers du Québec ancien
Le Fichier Origine a pour vocation de documenter précisément le passage d’un individu entre la France et le Canada. Lorsqu’une fiche est validée, elle repose sur des preuves archivistiques croisées : acte canadien et acte français concordants.
Cet outil joue un rôle central pour éviter les rattachements arbitraires.
Il doit être utilisé comme un pont documentaire, et non comme une base exhaustive : l’absence de fiche ne signifie jamais l’absence de migration.
4.4 Les Archives nationales (France) : la confirmation côté français
Une fois l’individu solidement identifié au Québec, la recherche peut se poursuivre côté français. Les Archives nationales conservent les principaux documents liés à la colonisation : contrats d’engagement, dossiers administratifs, correspondances et documents de la série Colonies.
Ces sources interviennent en seconde intention, pour consolider une filiation déjà établie, et non pour créer une hypothèse sans ancrage canadien.
Il s’agit aujourd’hui de l’outil le plus fiable pour établir un lien certain entre un ancêtre québécois et son lieu d’origine en France.
5. Les erreurs fréquentes en généalogie franco québécoise
La généalogie franco‑québécoise bénéficie d’un abondant corpus documentaire, mais sa popularité même favorise les approximations et les reconstructions hâtives. Identifier clairement les erreurs les plus courantes permet au chercheur de sécuriser son travail et de préserver la crédibilité de ses filiations.
Les dérives les plus fréquemment rencontrées sont les suivantes :
- L’attribution d’un ancêtre prestigieux sans preuve, souvent par simple homonymie ou tradition familiale non vérifiée ;
- La confusion entre individus portant le même nom, accentuée par la faible diversité patronymique des premiers colons ;
- L’assimilation abusive de territoires distincts (Canada, Acadie, Louisiane), sans tenir compte des contextes historiques propres à chaque espace ;
- La reprise d’informations issues d’arbres collaboratifs non sourcés, qui propage rapidement des erreurs difficiles à corriger.
Une vigilance constante, fondée sur le recours exclusif aux sources primaires et aux bases validées, demeure indispensable dans ce champ de recherche.
Conclusion
L’étude des Français partis au Québec illustre parfaitement la nécessité d’une généalogie rigoureuse, appuyée sur des sources institutionnelles et une compréhension fine du contexte historique. Sujet fondateur pour de nombreuses familles, il offre aussi un terrain pédagogique idéal pour rappeler que la généalogie n’est pas une quête de légendes, mais une discipline fondée sur la preuve et la méthode.









