Du Finistère à la Charente-Maritime, des quais de Brest aux archives de Rochefort, l’histoire de France s’est aussi écrite sur la mer. Pourtant, une grande partie des documents produits par les ports, les quartiers maritimes et la Marine nationale reste largement sous‑exploitée par les généalogistes. Inscrits maritimes, rôles d’équipage, dossiers de naufrages : ces archives constituent un corpus d’une richesse exceptionnelle, permettant de reconstituer des carrières entières, des traversées, des drames, et parfois de retrouver la trace d’ancêtres disparus.
Les archives maritimes sont à la fois administratives, humaines et profondément narratives. Derrière chaque feuillet se devine un embarquement, un retour espéré, un périple hasardeux ou la dure discipline de la mer. Comprendre leur organisation est indispensable pour mener une recherche efficace, que l’on cherche un marin du commerce, un moussaillon, un capitaine ou un inscrit parti trop tôt.
1. L’inscription maritime : comprendre les "inscrits"
1.1. Une institution pensée pour l’État, devenue clé pour les familles
Créée en 1668 par Colbert pour servir la Marine royale, puis réorganisée en 1795, l’inscription maritime était un système de recensement obligatoire pour tous les marins des côtes françaises. En échange de certaines protections et exemptions, les hommes de mer devaient se tenir prêts à servir l’État en cas de besoin.
Ce dispositif a produit une masse documentaire précieuse : matricules, listes, livrets, tableaux de classes, rôles de services. Chaque inscrit y laisse une empreinte régulière et souvent très détaillée.
1.2. Ce que contiennent les matricules
Les registres matricules ne sont pas de simples formulaires administratifs. Ce sont de véritables fiches d’identité maritime, établies à chaque grande étape de la vie d’un inscrit. Ils permettent de suivre un marin parfois pendant plusieurs décennies, offrant une vue précise sur sa carrière et ses déplacements.
On y trouve généralement :
- identité complète du marin,
- âge, domicile, état civil,
- description physique (taille, cheveux, particularités),
- passages dans les ports,
- embarquements successifs,
- campagnes, blessures, pensions,
- éventuels décès en mer.
Pour un généalogiste, ces documents constituent le pivot de toute recherche maritime.
Dans la pratique, l’identification d’un marin peut toutefois s’avérer complexe : homonymes fréquents, variations orthographiques du nom, usage de surnoms, ou encore absence d’acte d’état civil en cas de décès en mer. Ces difficultés ne sont pas propres aux archives maritimes et concernent plus largement la recherche généalogique. Nous détaillons ces situations et les méthodes pour les contourner dans notre article consacré à la recherche d’ancêtres sans nom de famille.
1.3. Où sont conservés les registres d’inscription maritime ?
La conservation des registres dépend de l’organisation administrative des ports et des quartiers maritimes, qui a évolué entre l’Ancien Régime, la Révolution et le XIXᵉ siècle. Cette histoire explique pourquoi les fonds sont aujourd’hui dispersés entre plusieurs institutions. Pour mener une recherche efficace, il est donc essentiel d’identifier à la fois le port d’origine du marin et la période durant laquelle il a navigué.
Les registres sont principalement conservés :
- au Service historique de la Défense, département Marine (Brest, Cherbourg, Lorient, Rochefort, Toulon),
- dans certains dépôts des Archives nationales (fonds Marine),
- aux archives départementales des départements maritimes (Finistère, Morbihan, Côtes‑d’Armor, Manche, Charente-Maritime…).
De plus en plus de registres sont numérisés, notamment dans les départements fortement maritimes, ce qui facilite grandement les recherches., notamment dans les départements fortement maritimes.
2. Les rôles d’équipage : suivre un marin dans un voyage
2.1. Les documents qui racontent un départ
Les rôles d’équipage sont bien plus que des listes : ce sont les journaux administratifs d’un voyage. Ils permettent de comprendre comment un navire se prépare, qui embarque, dans quelles conditions, et quelles évolutions surviennent en cours de route. Avant même de les consulter, il est utile de savoir qu’ils existent en plusieurs versions, chacune répondant à un moment précis de la vie du navire : Les rôles d’équipage sont parmi les sources les plus directes pour comprendre le déroulement d’un voyage. Ils se déclinent en plusieurs versions :
- rôle d’armement : rédigé juste avant le départ, il fixe la composition initiale de l’équipage et l’organisation du navire.
- rôle de désarmement : établi au retour, il rend compte du voyage terminé, des pertes, des malades ou des marins débarqués.
- rôles complémentaires : ils consignent tous les ajustements survenus en mer — changements de postes, décès, désertions, sanctions ou incidents.
2.2. Que trouve-t-on dans un rôle d’équipage ?
Un rôle d’équipage est une photographie précise du fonctionnement d’un navire. Avant de plonger dans les cases et les colonnes, il faut comprendre qu’il raconte le quotidien d’une traversée, du capitaine au moussaillon. On y découvre :. Que trouve‑t‑on dans un rôle d’équipage ? Ces documents listent :
- les noms et prénoms de chaque marin,
- leurs fonctions à bord,
- leur numéro d’inscription maritime,
- le port d’attache du navire,
- les dates de départ et de retour,
- la destination du voyage,
- les salaires et parts.
Un rôle d’équipage permet de retracer pas à pas un voyage maritime, et parfois de comprendre les circonstances d’un événement (maladie, disparition, accident).
2.3. Où les consulter ?
Ces documents n’ont pas tous été conservés au même endroit, car ils dépendaient des administrations portuaires et des quartiers maritimes. Pour les retrouver, il faut souvent commencer par identifier le port d’attache du navire ou le quartier maritime de l’ancêtre. Les rôles d’équipage sont généralement conservés :
- dans les archives départementales des départements littoraux (séries maritimes anciennes),
- dans les dépôts du Service historique de la Défense – Marine, notamment pour les navires d’État,
- dans certaines collections numérisées, selon les départements et les périodes.
Ces rôles, parfois dispersés, forment pourtant un ensemble cohérent : ils sont la clé pour reconstituer un voyage maritime.
3. Naufrages : enquêtes, disparitions et traces survivantes
3.1. Des archives rares, mais essentielles
Un naufrage est toujours un événement brutal et les documents qui en témoignent sont souvent les seuls vestiges d’un drame survenu loin des côtes.
Ils permettent de comprendre non seulement les circonstances de l’accident, mais aussi le sort des hommes présents à bord. Lorsqu’un sinistre survenait, l’administration maritime déclenchait une série de procédures produisant des archives aujourd’hui précieuses pour les chercheurs et les familles.
On peut notamment y trouver : Lors d’un naufrage, plusieurs types de documents pouvaient être produits :
- déclarations des survivants : récits parfois poignants rapportant minute par minute le déroulement du drame,
- listes des disparus : souvent les seules traces nominatives pour certains marins,
- dossiers d’indemnisation : indispensables pour comprendre les démarches entreprises par les familles.
Ces archives sont parfois lacunaires, mais lorsqu’elles existent, elles offrent une reconstitution précise et souvent bouleversante d’un naufrage.
3.2. Où chercher les dossiers de naufrages ?
Les dossiers liés aux accidents maritimes n’ont pas été centralisés dans un unique dépôts : leur localisation dépend du type de navire, de la période et du port concerné. Avant de se lancer, il est donc utile d’identifier le type de navigation (marine marchande, pêche, marine d’État) afin de savoir vers quelle institution se tourner. Les dossiers sont principalement conservés :. Où chercher les dossiers de naufrages ?
- au Service historique de la Défense, Marine, qui conserve les conseils d’enquête, rapports officiels et dossiers complets pour les navires d’État ;
- dans certaines archives départementales, notamment lorsqu’il s’agit de navires de pêche ou de commerce dépendant d’un quartier maritime ;
- dans des publications imprimées du XIXᵉ siècle comme les Annales maritimes et coloniales, une source majeure pour repérer des sinistres, consultable via la BnF.
Ces documents étant dispersés, la recherche peut demander de croiser plusieurs dépôts, mais c’est précisément leur complémentarité qui permet de restituer l’histoire d’un naufrage.
3.3. Pourquoi ces documents intéressent tant les généalogistes
Les naufrages laissent rarement des traces dans l’état civil ou les registres communaux, ce qui rend ces archives maritimes d’autant plus essentielles. Elles permettent de retrouver :. Pourquoi ces documents intéressent tant les généalogistes
- la dernière trace d’un marin disparu, parfois absente des registres civils ;
- le récit officiel et circonstancié du drame ;
- des éléments permettant de confirmer un décès en mer lorsque l’acte civil est inexistant ou tardif.
Pour les familles et les généalogistes, ces documents sont bien souvent la seule voie pour comprendre le destin d’un ancêtre perdu en mer.
4. Où chercher ? Panorama pratique des sources
Trouver des archives maritimes suppose souvent de naviguer entre plusieurs institutions. Contrairement à l’état civil ou aux registres paroissiaux, il n’existe pas de dépôt unique centralisant les documents liés aux marins. Chaque port, chaque quartier maritime, chaque service administratif a laissé ses propres traces. Pour un chercheur, comprendre cette géographie archivistique est la première étape indispensable.
4.1. Le Service historique de la Défense – Marine
Le SHD Marine conserve l’essentiel des archives liées à la Marine d’État : officiers, équipages, navires de guerre, conseils d’enquête, dossiers disciplinaires, rapports de mer. Chaque antenne (Brest, Cherbourg, Rochefort, Toulon) possède ses propres spécificités liées à l’histoire du port.
Ces dépôts sont incontournables pour ceux dont les ancêtres ont servi sur des bâtiments militaires ou participé à des campagnes.
4.2. Les Archives nationales : Fonds Marine
Les Archives nationales conservent une partie du gigantesque fonds de l’administration de la Marine depuis l’Ancien Régime. On y trouve notamment : inventaires, correspondances, dossiers administratifs, décisions centrales, et parfois des documents complémentaires aux dossiers conservés au SHD.
Ce fonds est précieux lorsque les archives départementales ne conservent pas de traces suffisantes ou lorsqu’une recherche nécessite de comprendre le contexte administratif d’un navire ou d’un quartier maritime.
4.3. Les archives départementales du littoral
Chaque département côtiers possède sa série maritime, plus ou moins fournie selon son histoire portuaire. On y trouve couramment :
- des rôles d’équipage de navires marchands ou de pêche,
- des registres d’inscription maritime locaux,
- des rapports sur les mouvements de navires,
- des dossiers individuels pour les marins du commerce.
Pour les généalogistes, ces archives constituent souvent le cœur de la recherche : ce sont elles qui permettent de suivre les trajets quotidiens des marins et l’activité des ports.
4.4. La BnF et la presse maritime
La Bibliothèque nationale de France joue un rôle crucial pour retracer des naufrages, des événements maritimes notables ou des mouvements de navires. Grâce à Gallica, de nombreux titres de presse, annuaires et publications du XIXᵉ siècle, dont les Annales maritimes et coloniales sont consultables gratuitement.
La presse est particulièrement utile pour compléter un dossier incomplet ou vérifier la réalité d’un sinistre.
4.5. Les portails de recherche en ligne
Plusieurs départements ont numérisé leurs archives maritimes, ce qui facilite considérablement les recherches. Ces portails offrent :
- consultation des rôles d’équipage,
- recherche dans les registres matricules,
- accès aux dossiers administratifs numérisés,
- téléchargement de pages ou de volumes entiers.
Ces ressources constituent un atout précieux, notamment pour les chercheurs éloignés des dépôts physiques.
Selon la période et le port, les documents varient en nature et en organisation, mais ce panorama permet déjà de cibler efficacement les premières pistes à explorer. et le port, les documents varient en nature et en organisation.
5. Comment reconstituer le parcours d’un marin ? Une méthode claire et efficace
La généalogie maritime exige souvent de croiser des sources multiples. Pour éviter de se perdre entre les dépôts, les registres et les rôles, il est utile de suivre une démarche structurée. Voici une méthode éprouvée que les chercheurs et documentalistes utilisent régulièrement.
5.1. Retrouver le matricule d’inscription maritime
C’est le point de départ. Le matricule révèle l’identité du marin, ses passages dans les ports, ses embarquements successifs et parfois la mention de son décès. Sans ce numéro, la recherche peut devenir extrêmement difficile.
5.2. Identifier les embarquements dans les rôles d’équipage
Les rôles d’armement et de désarmement permettent de dater précisément les départs et retours, mais aussi de comprendre les fonctions du marin à bord. Ils constituent la colonne vertébrale de la chronologie d’un parcours.
5.3. Reconstituer les voyages du navire
Presse maritime, journaux de bord, registres portuaires : toutes ces sources permettent de suivre les déplacements d’un navire. En les consultant, on peut reconstituer le trajet exact d’un ancêtre, ses escales, ses conditions de navigation.
5.4. Vérifier l’existence d’un accident ou d’un naufrage
En cas de disparition, d’absence de retour ou de mention ambiguë, il est indispensable de consulter les dossiers d’accidents, rapports de mer ou conseils d’enquête. Ces documents permettent souvent de lever les dernières zones d’ombre.
5.5. Compléter avec les archives civiles
État civil, recensements, registres militaires, pensions : ces documents apportent un éclairage complémentaire, notamment pour confirmer un décès, retrouver une famille ou comprendre la suite de la vie du marin.
Cette méthode, combinant documents maritimes et sources civiles, offre une reconstitution exceptionnellement précise du parcours d’un homme ayant vécu de la mer. permet une reconstruction très fine, souvent impossible via les seules archives civiles.
Conclusion
Les archives maritimes constituent un ensemble documentaire d’une richesse incomparable.
Elles dévoilent la vie quotidienne des marins, leurs déplacements, leurs espoirs, leurs dangers.
Pour les généalogistes, elles ouvrent des perspectives inédites : comprendre le destin d’un ancêtre, retrouver un naufrage oublié, suivre un homme de port en port.
Longtemps sous‑estimées, elles méritent aujourd’hui une place centrale dans les recherches familiales.








